Lines II - Tim Ingold

December 4, 2016

 Diagramme de recherche, Aurélia Nardini

 

Je crois que la marche est le mode le plus fondamental d'habiter le monde pour les être vivants, humains et non-humains. Par habitation je ne veux pas dire prendre une place dans le monde qui a déjà été préparée à l'avance pour accueillir des populations arrivantes. L'habitant est plutôt quelqu'un qui participe de l'intérieur au processus continuel de l'être au monde et qui, en traçant un chemin de vie, contribue à son tissage et à sa texture. Ces lignes sont typiquement sinueuses et irrégulières, mais pourtant complètement prises dans un tricot serré.

"Lorsqu'ils décrivent leurs vies passées, écrit l'anthropologiste Renaldo Rosaldo sur le peuple Ilongot des Philippines, les Ilongot parlent de marcher sur des chemins qui errent, comme la trajectoire des flux qu'ils suivent, de manière imprévisible".

Ils n'ont pas de destination ultime, pas de point d'arrivée qu'ils cherchent à relier. Ce n'est pas pour nier le fait que les habitants utilisent aussi des moyen de transport, mais ces lignes de transport, dans ce cas, relient des points dans un monde constitué par les mouvements des marcheurs.

 

Wayfaring, I believe, is the most fundamental mode by which living beings, both human and non-human, inhabit the earth. By habitation I do not mean taking one's place in a world that has been prepared in advance for the populations that arrive to reside there. The inhabitant is rather one who participates from within in the very process of the world's continual coming into being and who, in laying a trail of life, contributes to its weave and texture. These lines are typically winding and irregular, yet comprehensively entangled into a close-knit tissue. "In describing their past lives", writes anthropologist Renaldo Rosaldo of the Ilongot people of the Philippines, "Ilongot speak of walking on paths that meander, like the courses of the streams they follow, in ways that cannot be foreseen".

They have no ultimate destination, no final point with which they are seeking to link up. This is not to deny that inhabitants also engage in practices of transport, as the example of Orochon reindeer hunters shows. But the lines of transport, in this and comparable cases, link points in a world constituted by the movements of wayfaring.

 

(...)

 

La carte ne cherche pas à représenter un territoire spécifique, ou à placer les lieux caractéristiques inclus dans ses frontières. Ce qui compte ce sont les lignes, et non pas l'espace autour d'elles. Tout comme le pays que le marcheur traverse est composé d'un maillage de chemins de voyageurs, la carte dessinée est constituée - ni plus, ni moins - des lignes qui la dessinent. Elles sont écrites le long de l'évolution d'un geste, plutôt que par-dessus la surface sur laquelle elles sont tracées. 

D'ailleurs, en principe, les lignes d'une telle carte pourraient n'être tracées sur aucune surface. Le geste de la main peu tout aussi bien tisser et dessiner, créant quelque chose qui ressemblerait au jeu de ficelle plus qu'à un diagramme. Auparavant, les aborigènes d'Australie utilisaient les jeux de ficelle pour décrire les lignes et les pistes des Rêves ancestraux, tandis que les marins Micronésiens utilisaient les nervures des feuilles de cocotier pour cartographier les trajectoires des houles océaniques.

 

En revanche, les cartes modernes sont très différentes. Ces cartes possèdent toujours des frontières séparant l'espace intérieur, qui est une partie de la carte, de l'espace extérieur, qui n'en est pas. Bien sûr il y a beaucoup de lignes sur la carte, représentant des choses comme les routes, les chemins de fer, ainsi que les limites administratives. Mais ces lignes, dessinées par-dessus la surface du plan, signifie l'occupation, et non l'habitation. Le marquage est comme une appropriation de l'espace environnant les points que les lignes connectent ou - comme les frontières - referment.

 

The map makes no claim to represent a certain territory, or to mark the spatial locations of features included within its frontiers. What count are the lines, not the spaces around them. Just as the country through which the wayfarer passes is composed of the meshwork of paths of travel, so the sketch map consists - no more, no less - of the lines that make it up. They are drawn along, in the evolution of a gesture, rather than accross the surfaces on which they are traced. Indeed in principle the lines of a sketch map need not be traced on any surface at all. The gesturing hand can as well weave as draw, creating something more like a cat's cradle than a diagram. In the past, Australian Aboriginal people used string figures to describe the "strings" or tracks of ancestral Dreamings, while Micronesian seafarers used coconut-leaf ribs to map the intersecting courses of ocean swells. Modern cartographic maps, however, are quite different. Such maps always have borders separating the space inside, which is part of the map, from the space outside, which is not. Of course there are many lines on the map, representing such things as roads and railways, as well as administrative bounderies. But these lines, drawn accross the surface of the cartographic map, signify occupation, not habitation. The betoken as appropriation of the space surrounding the points that the lines connect or - if they are frontier lines - that they enclose.

 

(...)

 

J'ai suggéré que dessiner une ligne sur une carte, c'est un peu comme raconter une histoire. En fait, les deux fonctionnent en tandem comme deux brins complémentaires d'une seule et même performance. Ainsi l'intrigue avance, tout comme la ligne sur la carte. Les choses que l'histoire nous raconte, ce n'est pas qu'elles existent mais plutôt qu'elles apparaissent; chacune est un moment d'activité en cours. Ces choses, en un mot, ne sont pas des objets mais des sujets. À la confluence des actions et des réponses, chaque sujet est identifié par ses relations avec les choses qui lui ouvrent la voie, qui coïncident avec et qui le suivent dans le monde. Ici le sens de la "relation" doit être compris littéralement, non pas comme une connexion entre des entités déjà localisées mais comme un chemin tracé tracé à travers le terrain de l'expérience vécue. Raconter une histoire, c'est ainsi relayer, par la narration, les occurences du passé, retracer un chemin à travers le monde afin que d'autres, en ramassant indéfiniment le fil d'autres vies passées, parviennent à filer leur propre histoire.

 

I have suggested that drawing a line on a sketch map is much like telling a story. Indeed the two commonly proceed in tandem as complementary strands of one and the same performance. Thus the storyline goes along, as does the line on the map. The things of which the story tells, let us say, do not so much exist as occur; each is a moment of ongoing activity. These things, in a word, are not objects but topics. Lying at the confluence of actions and responses, every topic is identified by its relations to the things that paved the way for it, that presently concur with it and that follow it into the world.

Here the meaning of the 'relation' has to be understood quite literally, not as a connection between pre-located entities but as a path traced through the terrain of lived experience. Far from connecting points in a network, every relation is one line in a meshwork of interwoven trails. To tell a story, then, is to relate, in narrative, the occurences of the past, retracing a path through the world that others, recursively picking up the threads of past lives, can follow the process of spinning out their own. 

 

(...)

 

Les commentateurs du Moyen-Age, comme nous l'avons vu au premier chapitre, ont souvent comparé la lecture avec la marche, et les surfaces du papier à des paysages habités. Voyager, c'est se souvenir d'un chemin, tout comme raconter une histoire c'est se souvenir de son déroulement. De cette façon, lire c'est retracer un chemin à travers le texte. On se souvient d'un texte de la même façon qu'on se souviendrait d'une histoire ou d'un voyage. En clair, le lecteur, habiterait le monde de la page, avançant d'un mot à l'autre tout comme le conteur avance d'un sujet à l'autre, ou le voyageur d'un lieu à l'autre. Nous avons vu que, pour l'habitant, la ligne de marche est une manière de connaître (le lieu qu'il traverse).

De même la ligne d'écriture est pour lui une façon de se souvenir. Dans tous les cas, le savoir est intégré à un chemin de mouvement. Et de cette façon, il n'y a pas de différence de principe entre un manuscrit et une histoire racontée, ou chantée.

 

 

 

 

 

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